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Pierre-Marie Beaude - Marie, la passante

J’ai tourné dans le jardin, les mains crispées sur le vase des baumes inutiles. Je l’ai déposé sur la mousse. De cette même mousse, je me suis fait un lit… Je ne sais pas combien de temps j’ai dormi. Je me rappelle seulement avoir entendu très distinctement des pas dans mon rêve. Ce sont eux qui m’ont réveillée.
Une légère brise s’est levée, des frondaisons houlaient. Une ombre était penchée sur moi. J’ai aussitôt pensé au gardien du jardin, j’ai dit : « Si c’est toi qui l’a enlevé, dis-moi, s’il te plaît, où vous l’avez transporté. » Il a dit : « Marie . » Ma chair en a frémi. Il était là, entre l’olivier et la vigne. Le soleil accroché des lambeaux de lumière à ses cheveux, aux arêtes vives de son visage. J’ai avancé la main, j’aurais tant voulu me précipiter vers lui, me jeter à son cou, enfouir mon visage au creux de son épaule, pleurer, pleurer de joie, de surprise, pleurer de soulagement toutes les larmes de mon corps. Quelque chose m’a retenue, le clair et subit sentiment que mon désir n’avait sur lui aucun droit, nul pouvoir de le retenir. Il se montrait à moi comme quelqu’un du voyage. Il revenait d’encore plus loin que de mon rêve, il s’en allait plus loin que je ne pouvais l’imaginer. Il était cet homme fatigué qui frappe à la porte amie avant de continuer sa route. Je l’ai toujours aimé ainsi, nomade, habitué des chemins de traverse. Je me suis redressé, il s’était déjà éloigné du côté des garrigues. J’ai fermé les yeux, j’ai perçu en moi, très distinctement, le décroît de son pas.
J’ai compris qu’à partir de ce jour, mon cœur serait toujours à la veille. Je consommerais mes jours et mes nuits non plus à le chercher, mais à l’attendre, assise sous le linteau de ma porte où j’aurais soin d’allumer la petite lampe du voyageur. Au moment de quitter le jardin, j’ai vu que sur la mousse le vase s’était brisé.